17 Mai 2010, 14h
Dans cinq jours : la féria de Nîmes !
Déjà les affiches drapent la ville de rose et de gris. Tout frétille, gronde, les éclats de voix fusent. Le soleil embrase de ses rayons les arènes en effervescence. Dans les tribunes, la poussière cuit, immobile, attendant la foule pour se soulever en « holà » furieuse.
Moi aussi je cuis, je trépigne, furieuse, car cette année, je n’y serai pas !
Sans moi, la foule en délire ! Sans moi, le spectacle de ces hommes qui se surpassent, offrant à la foule la démonstration de leur art. Ce spectacle où fureur et beauté se mêlent, cris et soupirs, sang et poussière, rose et gris.
Les souvenirs s’emmêlent. C’était au siècle dernier. Une corrida portugaise à cheval. Le toréador salut la foule d’un geste ample, le dos tourné à l’animal furieux qui le poursuit. Maîtrise de soi. Son cheval danse : ses pieds à contretemps dessinent des figures géométriques sur le sol. La grâce d’une ballerine faisant des pointes. La musique s’envole. Tandis que dans ses reins, il sent le souffle chaud du taureau qui s’épuise à le rattraper. Alors d’un geste lent, le toréador se penche en arrière sur sa monture, et caresse doucement les cornes de l’animal furieux. Le cheval danse, le taureau fulmine, le toréador salue, et le public en délire se lève !
Evidement, il y a toujours quelques scènes qui dénotent : des touristes égarés qui crient d’effroi ou qui prennent des photos, et moi, cœur sensible, qui mâche distraitement la main de mon mari absorbé.
Mais l’art est là : la technique contre la furie !
Le spectacle est aussi dans les tribunes. Avec la foule qui gronde, soupire, frémit. Telle des naseaux géants ouverts sur l’arène. Son souffle déchire l’air. Sa joie éclate en applaudissements sourds, sa colère explose en trépignements de pieds tel un grondement de tonnerre si l’art n’est pas à la mesure de la force.
Une autre année : Enrique Ponce se mesure à la foule. Soudain, juste avant l’estocade, dans les tribunes côté soleil, un homme se lève et entonne d’une voix de ténor le « Toréador » de Carmen : « Toréador en garde… » Chante-t’il et la foule avec lui, entonne la main sur la poitrine « …un œil noir te regarde ! ». La voix grave emplit l’espace, vibrant de tous les cœurs présents. Nue et puissante. Le torero s’immobilise, le bras replié sur sa cape, et reçoit tête droite l’hymne qui le consacre.
« … C’est ton tour maintenant » : il salue… et le combat reprend !
La corrida qui suscite tant de passion ! Finalement au-delà de l’art, de la tradition ou de la cruauté, au delà de l’émotion, comment départager ? C’est Simone de Beauvoir qui recadre le « sens original de la corrida : un animal intelligent travaille à vaincre un animal plus puissant mais irréfléchi ».
Alors voilà : puisque je ne vais pas à la féria de Pentecôte, puisque je ne verrai ni El Julí ni Ponce, pour me consoler, j’ai décidé d’assister à une démonstration de la capacité d’analyse de l’animal réfléchi qu’est l’homme.
C’est Mercredi 5 Mai, conférence du groupe X-Environnement sur l’acidification des océans.
L’amphithéâtre est plein à craquer. Des gradins lourds de silence, crissant de coups de crayons frénétiques. En retard comme souvent, la rangée se lève en une « holà » espagnole pour me laisser la petite place du fond. Si, si, il y en a une. Je me faufile sur la pointe des pieds avec la grâce d’une ballerine. Le dos tourné aux soupirs entonnés en canon.
Au centre de l’arène : James Orr, chercheur au LSCE, le Laboratoire des Sciences du Climat et l'Environnement, une unité mixte de recherche CEA-CNRS-UVSQY. « Une signature mondiale sur le sujet ! », écrit Jancovici.
« Le CO2 de l’océan suit l’augmentation du CO2 de l’atmosphère comme un esclave » dit Orr. Sa voix grave de ténor fait vibrer l’amphi. Il nous tourne le dos et dessine des figures géométriques sur le tableau : des équations où le CO2 dans l’eau se transforme en HCO3- et H+.
Au-delà d’un certain seuil, l’aragonite puis la calcite (constitutifs des coquilles d’organismes marins) redeviennent solubles : le squelette des coraux est corrodé, les coquilles des mollusques sont dissoutes. « On y sera en 2100. »
La salle entonne un silence captivé. Des naseaux géants qui déchirent l’air d’un souffle acide. « En garde ! » chantait Bizet.
Plus tard : autour d’un verre de bulles, Jancovici interroge Orr sur les chances d’adaptation des organismes vivants. « Quelles sont les incertitudes liées aux modélisations ? ».
James Orr le regarde d’un œil noir : « D’un point de vue chimique : aucune ! »
Et là, immobile, le bras replié sur son verre, James Orr a porté l’estocade !
Il se drape dans son imperméable, salue la foule et se retire. Son regard noir s’échappe, emportant avec lui toutes les interrogations sur la capacité des organismes vivants à s’adapter sur une échelle inférieure à un siècle. Au-delà de la chimie pure, comment ressortir de l’équation ?
Les bulles piquent. Je secoue les pensées noires attachées à ma peau comme des banderilles : la certitude de l’animal intelligent. Je pars.
Alors à qui les oreilles et la queue ?
Reste que demain, j’aurais encore quatre jours pour prendre des billets pour Nîmes.
Rosa André